Jean-Pierre Jeunet et Marc Caro : Delicatessen

 
   


Par Patrice Henriot
01-01-2002  
 
   

Bande dessinée, poésie et métaphysique

Les belles histoires

Une hypothèse, à laquelle la plupart des aspects du film s’accordent : tout est vu à travers le regard de deux enfants de sept ans (l’âge de raison ?) ; regard à la fois horrifié, amusé et narquois sur le monde des adultes et des Français en particulier, monde louche, clos, repoussant de laideur et de saleté, jusqu’à ce qu’un artiste venu d’ailleurs, du cirque ou du music-hall, y fasse entrer la fantaisie et y réveille une petite princesse qui ne voit pas le monde, mais joue du violoncelle. C’est Zéro de conduite, prolongé d’une série de souvenirs qui se portent vers les figures inoubliables du cinéma : la petite violoncelliste, fille du boucher, n’est pas sans parenté avec la Gelsomina de La Strada ; le " facteur " motocycliste lubrique et brutal, qui prétend l’obtenir de son père, a quelque chose du lutteur Zampano ; le clown-illusionniste survient comme Gilles Margaritis dans L’Atalante du même Jean Vigo. C’est l’enchanteur.

Farceurs (à la mode des années soixante, ces enfants vont, armés d’une canne à pêche, s’emparer du linge étendu), mais terrorisés (et jouant peut-être à se faire peur), ils appréhendent le monde qui les structure à partir des contes les plus archaïques et les plus permanents :l’Ogre, le Loup (qui mange la grand-mère), la légende de saint Nicolas et du saloir. Le boucher qui aiguise d’énormes couteaux et roule ses yeux blancs joue dans cet univers fantasmatique le rôle central d’un ordonnateur.

Nous voilà entrés dans l’univers terrible et structurant des contes.

Un non-lieu

Où sommes-nous ? Quand ces événements se produisent-ils ? En un sens, n’importe où et n’importe quand, les rêves n’ont pas d’âge et nous entrons dans une logique onirique. Vu du dehors, l’immeuble vétuste de ce no man’s land présente la silhouette menaçante de tel Burg dessiné par Victor Hugo. Nous nous trouvons dans le pays d’où nul ne revient.

Cependant, les indications ne nous sont pas refusées, indirectes, ainsi les cailloux du petit Poucet. La télévision en noir et blanc, l’émission de La Piste aux étoiles (du même Gilles Margaritis) évoquent bien des années R.T.F. ; de même un je ne sais quoi de Signé Furax tourne en dérision les menées confuses de boy-scouts déguisés en hommes-grenouilles et manquant lamentablement leurs expéditions. Ce n’est pas à eux que la maison bancale devra sa libération et la fin du tyran ; ils sont trop bêtes et trop laids. Comme les hommes de SDUC et du colonel Hubert de Guerlasse. A moins qu’il ne s’agisse d’écologistes un brin démesurés ou de végétariens montant à l’assaut des carnivores ? Le salut ne consiste pas à " changer de régime ".

Mais le monde des adultes se livre au marché noir, le boucher thésaurise les lentilles, les haricots secs et le riz. Fascinantes, les réserves du grainetier, où la main plonge, où l’on aimerait s’engloutir. Caverne d’Ali-Baba. Serions-nous encore sous l’Occupation ? Dans les imaginaires la guerre n’est jamais finie ; a-t-elle eu lieu ? A la cave, un archéo-hexagonal survit environné de grenouilles (emblématiques des Français pour les Anglo-Saxons) et déguste consciencieusement des douzaine d’escargots en écoutant tonitruer la marche de Sambre-et-Meuse : c’est l’éternel ancien combattant, réel ou imaginaire. Il semble affectionner les farces-et-attrapes chères au goût national et s’affuble de faux yeux globuleux, comme un soir Francis Blanche au cours du journal télévisé. Ce qu’accompagne l’activité de deux frères, vieux garçons artisans : percer les boîtes qui émettent un meuglement supposé désopilant, écho lugubre des abattoirs ; l’un d’eux règle, au diapason, la hauteur tonale. On ne laisse rien au hasard. Le second de ces messieurs, vrai " corbeau " pratiquant un sport national traditionnel, traque une voisine dépressive en simulant l’intervention de voix par les canalisations.
Chaque habitant de l’immeuble subit, à huis clos, l’oppression du " boucher " qui cumule toutes fonctions de domination : propriétaire, pourvoyeur, banquier, intermédiaire avec le monde du dehors. Pauvres hères.

La famille des enfants : le père, chômeur, endetté, est prêt à livrer sa belle-mère au coutelas du sacrificateur, la mère, criarde, rivée au téléviseur, la grand-mère somnolente, tricotant un travail de Pénélope ; les enfants se demandent toujours pourquoi meurent les grands-mères.

Un couple pitoyable : névrosée et persécutée par les voix surgies de la tuyauterie, elle répond au doux prénom d’Aurore ; aristocrate fin de race, il n’accorde pas un regard aux tentatives de suicide qu’elle multiplie laborieusement dans la salle de bains.

Une fille plantureuse, sur laquelle le boucher (amateur de chair fraîche) exerce un droit de cuissage mécanique (on pense au Casanova de Fellini et à Donald Sutherland), n’attend visiblement pas des jours meilleurs et fait sécher ses sous-vêtements à la fenêtre.

Les enfants entendent de drôles de mots lorsqu’on va s’approvisionner à l’échoppe (de l’ " épaule " , de la " poitrine ", du " jarret ") et de drôles de bruits (lorsque grince le sommier du boucher et de sa belle).

Happy end : Plein ciel

Chaque péripétie mérite analyse; on retient cette bobine de fil rouge-sang qui – dans l’imaginaire des enfants ? – va conduire la grand-mère au guet-apens et à la crise cardiaque. Mais l’humour, la nostalgie, le sens métaphysique confèrent au film une unité que la truculence et la virulence des épisodes auraient pu malmener.

Libération par la fantaisie, qu’annoncent les bulles de savon formées par le jeune homme aux grands souliers de clown lorsqu’il croise pour la première fois le regard des enfants. Il est arrivé du monde extérieur dans un taxi londonien, sans un sou vaillant et le chauffeur l’a dépouillé de ses chaussures de ville. Il ne lui reste que les souvenirs du cirque, les accessoires de l’illusion. Désormais il ne peut s’en retourner. Il a perdu son unique ami et partenaire, un certain " Docteur Livingstone " dont nous apprendrons par la suite que c’était un chimpanzé. Il en conserve précieusement les reliques, un shako rouge et or, un dolman à brandebourgs.

Presque nain, le clown bénéficie d’une merveilleuse transfiguration : il va être aimé, non plus par un singe, mais par une femme : non plus réduit à son apparence, mais reconnu dans sa beauté intérieure de prince charmant. Le burlesque accompagne ce processus de reconnaissance au cours de la cérémonie du thé : la jeune fille myope, qui a repéré sa réception en mesurant gestes et pas, perd tout repère parce que son invité s’assied où il ne devrait pas ; humour des objets possédés en double par celle qui casse ce qu’elle approche. Une rencontre hors du temps et de l’espace s’accomplit à la faveur de la musique dans le duo inattendu d’un violoncelle et d’une scie musicale. On passe alors de la chansonnette sucrée que susurre un disque (de Tino ?) à l’unisson des coeurs.

Une fois les méchants punis, comme il se doit, par eux-mêmes, paliers et cloisons effondrés sous les déluges purificateurs d’une chasse d’eau surréaliste, les élus se retrouvent sur le toit, en plein ciel; et tandis que peut reprendre le duo des jeunes gens, les enfants, sortis de leurs mauvaises blagues, imitent ceux-ci, jouant de la musique sur de petits instruments qu’ils ont confectionnés. Le jour se lève : temps nouveaux sans brutalité, possession ni consommation ; pure effusion, bonheur. Charlot s’éloigne au bras de Paulette Goddard.

Le titre de Delicatessen annonçait le pire : des cochonnailles, ou des cochonneries. A l’instar de Porcherie, il nous fait entrevoir la grâce.

 
         
 


Mise à jour le 01-09-2008

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