Robert Zemeckis : Seul au monde

 
   
© Article publié par la revue Esprit (2001)

Par Victor Aumont
27-02-2002  
 
   

Seul au monde est lhistoire de Chuck Noland, un homme ordinaire violemment projeté dans une situation extraordinaire : rescapé dun accident davion en plein Pacifique, il survit pendant plus de quatre ans seul sur une île grande comme quelques terrains de foot.

Nolands Island

Un crash propulse un personnage dans un état de pure détresse : point de départ de lhistoire proprement dite, laccident préliminaire provoque ou justifie notre intérêt pour le personnage.
Celui-ci nous est présenté dans un premier moment du film. Après le crash, Chuck échoue miraculeusement sur une île déserte, une sorte de gros rocher. Mais il est entièrement démuni. C
est là que sesquisse lidée directrice du film, son noyau : comment survivre isolé sur une terre que personne na probablement foulée, où ne poussent presque que d' insolents cocotiers ? Comment se nourrir et comment ne pas désespérer, ni devenir fou, dans la solitude complète : deux questions au cœur du film.

Comment vivre sans être vu, sans être présent pour lautre, sous le regard de lautre ? Est-ce possible de filmer avec justesse celui qui apprend à vivre radicalement seul ? Pour le spectateur, la caméra instaure demblée une présence, qui préexiste au film. Or la solitude de Chuck sur lîle, celle qui pourrait le rendre fou, n'"existe" plus dès lors quelle est donnée à voir. Dailleurs, on verra que cette solitude là nest pas filmée, ou si elle lest, c’est après coup. Que filme-t-on ? Puisqu'il ne sagit pas de connaître, ni de faire lexpérience même indirecte des ressources de lâme humaine dans la détresse, le film ne se réduit-il qu'à un film daction, ou de suspens, original puisque sa tension repose justement sur l'absence dacteurs autres que le personnage principal ? Pas seulement, et le film, précisément, instaure un regard sur lhistoire, et ce regard provient de plusieurs sources. Essentiellement : le réalisateur, les spectateurs, Chuck Noland (remarquons comme dès laffiche son regard porte loin, Tom Hanks a lair de regarder vers lhorizon), son double Willy et la baleine, aussi, qui, indéniablement, regarde, et elle est la dernière à le faire, et dans son œil cest toute lîle quon ne voit pas comme le gros corps de lanimal et la mer qui regardent et assistent au départ de Chuck. Le film est au croisement de ces différentes prises de vue, et sil paraît creux à certains, cest aussi parce qu'avec une telle forme il ne peut rien (dé) montrer.

Bande-annonce

Tout commence avec un paquet, ou plutôt deux paquets : un quon abandonne après son départ depuis un coin apparemment paumé des Etats Unis (ce qui reste flou, tout comme lexpéditeur et le contenu du paquet, quon ne voit pas) pour suivre lautre jusquà son arrivée à Moscou. Là tout se précise : le colis contient un chronomètre qui était destiné à évaluer lefficacité de la société de routage concernée dans une de ses branches, à Moscou. Malgré le savon que passe le cadre américain chargé de lorganisation de cette mission aux employés locaux, tout laisse entendre que la Fedex — dont le spectateur averti nignorera pas lexistence — est une société de routage puissante, efficace, et exigeante. Lactivité de la Fedex pendant ces dix premières minutes est filmée dune façon ironiquement propagandiste, tout y participe : la musique, la rapidité des enchaînements, les dialogues non traduits, la façon miraculeuse dont les paquets passent de main en main, pour finir dans celles dun petit garçon à vélo. La transmission est fluide, elle ne connaît aucun heurt. Avant donc dêtre introduits au personnage principal, qui nest autre que ce cadre pragmatique et autoritaire incarnant les valeurs de son entreprise, on est porté par une espèce de faux clip publicitaire. Présentée ainsi, la Fedex ne ressemble pas à une simple entreprise : étant une société de transports de colis, elle ne fait pas que quadriller la planète - puisque ses réseaux sont illimités - se rendant en tout lieu à toute vitesse, elle impose par cette activité une forme de monde (ou serait-ce le monde qui est comme ça ?), appelle aussi une façon de filmer ce monde : net, lisse, linéaire, fluide Parallèlement, ou au dessus, parce quil faut bien quelquun pour organiser tout cela, il y a le pouvoir, ou plutôt lautorité. Un groupe de gens bien organisés qui soccupent de tout, à condition que dautres travaillent et soient efficaces. Cest sous leur impulsion qu'apparaît lautre aspect de la Fedex, qui véhicule une vision du monde déterminée par ces valeurs : la rapidité et lénergie. A côté de cela, on peut remarquer que la mission de transporter des paquets - des objets qui relient — dont on ignore le contenu jusqu'à des destinations isolées pour des individus particuliers a quelque chose dassez beau, outre son caractère romanesque, cest une activité "humaniste" en soi : celle du facteur mondial (de même que toute une série de métiers tels ceux que l’on veut faire quand on est enfant : boulanger, pilote, infirmière, fermière). Ce que vantent implicitement ces dix premières minutes de publicité détournée est aussi à prendre au sérieux. Mais que faire une fois que toutes les distances sont abolies et que le monde est transparent, à portée de main ; est-ce même encore excitant dappeler sa petite amie de Moscou avec son portable parce quon se trouve devant le Kremlin, chez les Russes, qui, tout compte fait, ne sont pas des barbares ?

Ce commencement ambigu, cest une première vue, aérienne, un vol plané pris dans son cours par le réalisateur, où lui même, comme la Fedex, ne touche à rien, mais participe de l'harmonie surfaite des déplacements, la prolonge même un peu.

Téléphoné

On voit donc Chuck au téléphone avec sa petite amie, et une personne commence à se dessiner, plus seulement un type (celui du cadre capitaliste médiocrement sympathique). Après ce début, survol enthousiaste autour du motif de la Fedex, on est introduit dans un cadre plus intime : Chuck au repas de Noël avec sa petite amie Kelly, et la famille de Kelly. Lambiance est conviviale et plutôt calme, le Chuck posé de cette scène contraste avec le personnage surexcité de la précédente. Cest la vie familiale et sentimentale du couple qui est esquissée, de façon bien académique : Kelly et Chuck ont lair de saimer, mais leur vie de couple est fragilisée par lactivité professionnelle de Chuck. Ce qui explique leur gêne quand les convives empressés font allusion à des fiançailles prochaines. Le conflit entre la vie affective et professionnelle se matérialise dans le beeper de Chuck dont il est beaucoup question ; et malgré sa bonne volonté - elle essaie de prendre les choses avec humour -, Kelly souffre de cette condition et peine à dissimuler son amertume. Surtout lorsque le fameux beeper beepe, comme on pouvait sy attendre, au moment crucial de la remise des cadeaux. Lobjet, ici, ne relie plus, il sépare. Chuck est contrarié, mais il doit repartir sur le champ. Les cadeaux seront remis dans la voiture, et Kelly va (encore ?) se retrouver cruellement seule avec sa famille le soir de Noël et du nouvel an. Au moment du départ, Chuck est tout de même réhabilité par le cadeau en forme de petit cube (un symbole de tendresse qui est comme lenvers du beeper) quil remet en toute dernière minute à Kelly. Elle na même pas le temps de louvrir, mais en devine le contenu. Ses yeux silluminent, son visage sanime, le futur reprend des couleurs

Clos par nécessité

Certains ont remarqué que le réalisateur semblait avoir négligé ce petit paquet un peu magique, puisqu'il a le pouvoir de rendre Kelly heureuse, sans être ouvert, et que l’on ny fera plus allusion jusquà la fin. Cest surprenant pour un film aussi bien ficelé. Oubli ou intention du réalisateur ? Impossible de savoir, mais si ce nest pas un oubli, il est intéressant de remarquer que le petit cadeau nest pas le seul colis à nêtre pas ouvert, cest-à-dire pas ouvert en public, aussi "sous nos yeux". Outre la société pour laquelle travaille Chuck qui livre des paquets, et ne commerce avec rien dautre que des emballages, Chuck sur son île continue — ironie du sort — à recevoir ceux que la mer lui envoie comme si dédaigneuse, elle voulait lui rendre tout ce qui lui appartient, jusquà ses morts. Non seulement Chuck hésite avant de les déballer (par peur dêtre déçu ? par conscience professionnelle ?), encore se garde-t-il bien de les ouvrir tous. Celui quil conserve, et sauve pendant lévasion hors de lîle sur le radeau, il ira le porter en mains propres à la toute fin du film, dans un lieu que lon reconnaît : cest là que commençait le film. Et il sachève entre quatre chemins, Chuck et son paquet - fermé, toujours - à la main.

Pour revenir au soir de Noël, le personnage de Chuck à ce stade de lhistoire est déjà loin de sa première apparition ; non pas quil semble avoir évolué en un temps si court, mais la sommaire présentation de sa personnalité est achevée, et elle sest faite dun ensemble de petites choses qui permettent de le "caractériser". Chuck lui même parle peu, et semble encore moins tourné vers lui, dans le sens dune réflexivité. Sans être romantique ou sentimental, sans se réduire non plus au simple type de lhomme ordinaire relativement aimable, même sil y tend un peu, Chuck Noland est doué d’une certaine pudeur. Ce qui ne lempêche pas de se montrer agressif envers les employés de la Fedex. Mais il y a dans son regard et dans son rapport avec sa petite amie comme une introversion, un non-dit qui nest pas non plus un secret (parce quà sa manière, il est lui aussi un paquet emballé). Est-ce confondre le caractère de Chuck Noland et le jeu de Tom Hanks ? Cela ne ferait que révéler la qualité de sa performance.

Le rappel de l'heure

Le départ nocturne du 24 décembre se fait donc sous le signe de la séparation et de la promesse des retrouvailles, et alors qu'elle était la première abattue, cest finalement Kelly qui semble au dernier instant la plus apte à surmonter cette nouvelle absence, encouragée par lexcitation que suscite le cadeau qui nest pas encore ouvert, tandis que Chuck qui a déjà le sien est momentanément vidé de son énergie. Il vient de recevoir de Kelly une vieille montre à fermoir que celle-ci avait héritée de son grand père et à lintérieur de laquelle elle a inséré une photo delle. Objets hautement symboliques sil en est, vecteurs dune inépuisable énergie, la montre, puis le ballon de rugby transformé par Chuck en Willy sur lîle, seront les deux seules réalités qui par leur pouvoir évocateur laideront à vivre, devenant même des conditions de survie aussi essentielles que la nourriture. Pour ce qui est de la montre dont il est déjà question, elle ne fonctionne naturellement plus après le crash, mais la photo est quasi intacte. (Ce réseau de "signes" tels quil les recevra sur lîle semble dire : le temps a bien éclaté, les distances nexistent plus, tout est maintenant immédiat, oui, mais dans un autre sens. Parce que la chute de lavion, cest aussi léchec de la Fedex dans sa tentative à réunir tous les points, à écourter le temps. Maintenant, il ny a plus quun point : lîle, et la question du temps et de lespace est entièrement inversée, les données totalement nouvelles.) En cela, la montre à fermoir est un condensé de lexistence de Chuck, elle constitue un des lieux après laccident et une allusion sarcastique à léchec des valeurs de sa société involontairement anticipé par Kelly (une petite revanche du personnage ?). Sinon, ne serait-il pas étonnant que Kelly fasse don à son petit ami dune montre, alors que toute la soirée elle a amèrement fait allusion à la frénésie décourageante des beepers ? Ou serait-ce par une sorte de zèle agressif à visée culpabilisatrice, comme si elle voulait dire à Chuck que malgré toute la souffrance qu'elle lui inflige, elle encourage son activité professionnelle ? Ou bien nest-ce pas parce que, outre la valeur sentimentale évidente de lobjet, elle pressent que la mécanique est rouillée et que la montre encore utile ne sera bientôt plus qu'un bijou démodé ? On peut difficilement définir exactement tout ce qu'elle contient, mais que lobjet renferme beaucoup, cela néchappe pas à Chuck. On peut en résumer ainsi leffet (qui est lui même effet dautre chose, à laquelle il donne forme) : il met Chuck dans une humeur discrètement mélancolique. Létat desprit dans lequel il quitte le sol nest pas anodin, puisque c 'est le dernier avant le bouleversement de sa vie, et il se prolongera pendant tout son séjour forcé. Laccident narrive pas à un moment d' exubérance comme au début, il se produit justement quand Chuck avait le moins envie de partir. A ce moment, Chuck n' est plus quelqu'un d' aussi entier qu 'au début, perçu comme le représentant dun type dhomme dans la société, du moins son portrait sest-il affiné, le réalisateur nous fait voir que tout simplement, il a une existence sentimentale, spirituelle : il y a quelque chose de plus bancal, dans sa personnalité, que le cadeau de Kelly semble avoir excité. Bref, au décollage Chuck est devenu presque romantique (ou bien est-ce juste le mélo qui reprend ses droits dans un sursaut avant la catastrophe, comme il le fera à la fin du film, célébrant par là le triomphe de lacadémisme, ce qui vaudra au film dêtre lynché par des spectateurs ?).

La chute

Et il le reste pendant la très édifiante scène de laccident, alors qu'au lieu de suivre les ordres des stewards et des collègues le sommant de se mettre à labri et denfiler sa bouée de sauvetage, il sentête à récupérer son cadeau, sa montre, quil vient de faire tomber, comme si elle lui était déjà devenue indispensable. Quest-ce qui constitue la beauté de cette scène ? Pourquoi ma-t-elle tellement impressionnée alors que jai vu tant dautres scènes de crash bien plus spectaculaires ? Si ce nest pas seulement dû aux effets spéciaux — bien que leur emploi joue aussi un rôle très important, justement dans la retenue dont il est fait usage, et qui, les rendant moins visibles, augmente leur effet : parce que cest moins "impressionnant", "inouï", la distance qui sétablit dordinaire naturellement avec le spectateur est resserrée — ce nest pas non plus (pas encore) lié au héros auquel on ne peut pas vraiment sêtre déjà attaché, quoique lépisode de la montre soit une suggestion en ce sens. Enfin, on ne peut pas non plus vraiment rendre compte du succès de cette scène par le suspens, même si évidemment, il est une des "composantes ", car tout le monde sait que Chuck va sen sortir. A linverse des films catastrophe, dans celui-ci laccident nest pas le noyau du film, à lintérieur duquel se développent les différents épisodes et rebondissements où lon se demande qui va survivre, comment, quelles seront les chutes, etc. Le dénouement du crash nest pas la fin de lhistoire. Lhistoire commence par un crash, et loin dêtre l'horizon du film, il le fait débuter. Cela, le spectateur en a conscience en allant voir le film, il porte alors son attention plutôt sur la suite, il se projette déjà dans laprès : et cest peut-être ça, la réussite de cette scène, peut-être quelle tient justement à son caractère accidentel et fonctionnel (accidentel : puisque le crash est un début, comme tout commencement il a un caractère gratuit, il nest pas le sujet du film. Cest un petit avion auquel arrive un stupide accident, qui aurait aussi bien pu ne pas se produire sil était parti quelques heures plus tôt, et le hasard ici ne témoigne daucune nécessité divine, na pas de sens au premier abord, cest-à-dire dans la façon dont laccident est amené. On sy attend parfaitement, et le réalisateur ne joue pas avec notre attente, ne nous prépare pas avec de la musique, par exemple, comme sil refusait de donner un sens à la scène. Fonctionnel : dun point de vue scénaristique, on peut dire quil sagit de trouver une bonne raison au fait que Tom Hanks se retrouve tout seul sur une île. A linstar de Robinson Crusoé, on a trouvé plus intéressant que le héros soit contraint, plutôt que dans cette situation de sa propre initiative. En fait, on n'a pas vraiment eu le choix car les retraites volontaires et artificielles qui sont très en vogue autant que médiatisées depuis quelques temps, en particulier chez les navigateurs, ne sont pas des motifs très excitants pour la création dhistoires à suspens. Tout ce qui est délibéré ne peut pas entrer dans lordre du romanesque, du moins du dramatique.). Tout laccident nest pas donné à voir, seulement quelques passages cruciaux, la scène est donc assez brève ; il n'y a pas de musique, et lavion nest, je crois, pratiquement pas filmé de lextérieur. L’ensemble est finalement plutôt "intime", et Chuck na jamais été aussi vivant que là, à quatre pattes cherchant sa montre, dans un petit avion en train de se désagréger. Du bruit, des objets qui tombent des compartiments à bagages, des secousses violentes, quelques cris, une confusion : la mise en scène est simple, les effets spéciaux sont discrets, et ce qui est finalement le plus manifeste, ce nest pas l'intensité ou la violence, mais la fragilité. Chuck est filmé de près. Les portes claquent, des choses volent, quelqu'un prend un coup, la tempête qui se déchaîne n'est pas spectaculaire : mais dici, il semble que tout lengin ne soit quun assemblage de pièces si légères qu 'un souffle suffit à les démonter. On prend conscience de la précarité de l' espace clos, et du manque dépaisseur entre lextérieur et lintérieur. Après tout, les parois intérieures de lavion sont dans une sorte de matière plastique. Finalement, tout séteint, il fait aussi nuit que dehors, les restes de lavion sont à leau, Chuck aussi, sans gilet, mais il parvient vite à attraper le canot de sauvetage. Tout est arrivé sans quil ait eu son mot à dire. Contrairement aux personnages habituels des films catastrophes qu 'on verra exploiter leurs ressources et toutes les possibilités de linstant jusquau bout, là laccident ne se "déroule" pas avec une montée de la menace, des recours, une aggravation de la situation. L' accident, en quelques moments et des ellipses, se produit, silencieusement, et ainsi proche de la réalité, avec le même caractère inévitable et exclusif. Quand cela a eu lieu, que des hommes y ont laissé leur vie, cest sans appel, et un avant de laccident, ou plutôt un accident vu comme durée, cela peut-il être vrai ? La liberté à ce moment (dans le sens de non prédétermination) nest possible que si lon se situe avant, ici le réalisateur sest plutôt placé après pour filmer, il na pas laissé beaucoup despace à son personnage. En même temps, il a obtenu non pas du suspens, de la "montée dadrénaline", mais de la peur. Il est rare qu 'on ait peur du noir, dans une scène de crash.

Dépression

Un accident prend spontanément moins de sens quune catastrophe, il revient au hasard et na même pas la grandeur pour se justifier. On peut repenser au Titanic sans malaise, parce que la disparition du Titanic incarne le destin. Mais un accident nest pas intégré par lhistoire, il nest que ce qui met brutalement un terme à lexistence sans même se donner un halo ou une teinte (un monde qui sombre, etc.), un accident na pas de couleur ni déclat, à moins que celui qui y assiste ou y pense choisisse de lui en donner, bien-sûr, mais ici cela nest pas le cas. La chute, le crash est provoqué par une force extérieure, la tempête, qui exécute et fait sombrer lavion. Chuck na rien pu faire, mais à ce moment, il na pas non plus lénergie du résistant, il est comme on la vu décoller : troublé peut-être, presque triste. En position de faiblesse, dabandon. La tempête nest pas un mouvement qui viendrait contredire lélan audacieux qui habite Chuck et son entreprise, comme une Nature des Dieux mythologiques punissant lhomme de son impudence et reprenant ses droits, isolant le héros le plus orgueilleux sur un lieu désespérément, infiniment ouvert pour quil reprenne sa petite taille et quil repense ses rapports à Elle. Sans être non plus la manifestation dun souhait ou dun besoin inconscient de Chuck, la tempête ne se voit pas opposer de réelle résistance. Remarquons le regard sur lévénement, qui, imperceptiblement, en choisissant de tout voir, ou de sélectionner, donne une autre réalité à ses personnages. Ce quon ne voit pas des personnages cest ce que leur profondeur exige - quand tout est étalé, il n'y a plus de relief —, ce qui nexiste pas. Des non-dits, non-vus plutôt, et des vrais creux, les deux toujours différemment conjugués. En résumé : on assiste à des épisodes choisis du vol jusquà la chute. Parce que cela nest quun accident (avec lenjeu qui lui est propre, comme ce qui ne peut pas être dans la durée, ce qui est déterminé par laprès), que la mise en scène a préféré miser sur le réalisme, leffrayant, que sur le suspens, mais aussi pour des raisons internes au personnage. Contrairement au début, où il était introduit comme l'aboutissement et le maître dœuvre de toute cette fluidité, Chuck nest plus dans la transparence. Il ne pouvait plus être filmé avec continuité pendant laccident, ou montré ingénieux et actif. On peut objecter : si le réalisateur a voulu, pour lintensité de l'émotion dramatique, rendre la scène réaliste, il ne pouvait que nous faire voir Chuck dans cette position de faiblesse, sans quelle sous-entende de la passivité. Cest vrai, mais pour en revenir aux "creux" des personnages qui ne sont pas que des non-dits, il me semble quon aurait pu lui donner plus de chances, ou le montrer dans une autre position qu'à genoux cherchant de manière presque infantile son cadeau au lieu de mettre sa bouée. Il est sous les ordres des stewards, qu'il n'est pas capable de suivre.

Robinson sans Vendredi

Trempé, effrayé, flottant sur leau, miraculeusement sain et sauf dans son canot gonflable en plastique, et surtout entouré de quelques précieux objets, Chuck passe sa première nuit seul au monde. Pendant cette nuit, son radeau échoue sur une île, il va heurter un rocher. Il fait sécher ses vêtements, se recouvre pour dormir des restes de son canot. Il est épuisé, il ne se doute pas quil va passer quatre ans sur la même plage, qu 'il ne parlera à absolument personne. Mais nous, qui savons ce qui lattend, ne le verrons nous donc plus parler ? Ou bien le réalisateur va-t-il introduire des monologues, pour le faire sexprimer, à la manière des tragédies grecques ? Chuck est tout de suite confronté au problème de la survie. Lingéniosité vitale à laquelle il doit avoir recours loblige à retourner aux sources de lhumanité dans un sens tout particulier. Seul au monde nest pas le fantasme imagé dun retour aux origines, à aucun moment ne peut être envisagée la possibilité dun retournement par lequel Chuck se mettrait à apprécier son nouvel état. Du début à la fin, il ne veut quune chose : rentrer. Lîle ne représente jamais une alternative. En fait, le film ne propose de préférer ni lutopie, illusoire, de la communication parfaite, ni lidylle de la vie sur l'île déserte, une fois trouvés les moyens d' y survivre. Chuck ne voit jamais la beauté de l'île, sa poésie, il ne la contemple pas, nécoute pas son silence. Nous sommes les seuls à pouvoir le faire. Peut-être Chuck a-t-il un seul regret à la fin, au moins un doute, lorsque sur le radeau quil a fabriqué, il se retourne pour regarder une dernière fois sa prison à ciel ouvert, en fait, cest dailleurs la première fois quil la voit, de loin. Mais son regard nest pas vraiment déchiffrable.

En salle d'attente

Pendant son long séjour forcé en tout cas, Chuck ne pense qu’au départ. Sa vie sur l' île comporte deux moments : le début, les premiers "contacts" où Chuck prend conscience de sa situation, le désespoir latent, lexercice de la survie ; puis, quatre années plus tard, Chuck, tel quil est devenu : au spectateur de voir la métamorphose nécessitée par ladaptation. (sa silhouette même est méconnaissable puisquil a perdu quelques kilos, revêt une tenue plus appropriée aux circonstances, et surtout, porte une longue barbe, qui le fait ressembler à un personnage mythologique, avec ses boucles dorées et ses traits à peine discernables.) Toutefois Chuck nest pas devenu un autre, puisquil a toujours la même intention : partir.

Des bouteilles à la mer

On voit dabord défiler les premiers jours, pendant lesquels Chuck se rend compte de son malheur, ne parvient pas à subvenir aux besoins les plus simples, explore lîle espérant en vain y trouver des ressources ou surtout des hommes, lance des appels au secours, crie, parle, ne sait comment être, exister avec son seul corps comme compagnon. Pas une bête, pas un homme, pas un écho. Pourtant, il continue de recevoir des objets, et lîle est bien un lieu ouvert : de la mer, des paquets de la Fedex tombés à leau avec lavion, qui suivent leur maître, et un mort. Du ciel, des noix de coco.

Cette île, donc, est bien un monde totalement ouvert, comme point elle est entourée despace, de tous côtés ; elle représente en même temps le comble de la fermeture. Ce paradoxe est traditionnellement angoissant : comme dans La ligne rouge, lenfermement est transmis avec une violence extrême dans des lieux où le monde semblerait absolument ouvert, là où la nature est immaculée, vierge. A cet endroit la beauté et le désespoir se répondent, ils semblent même se nourrir ironiquement lun de lautre. Cette situation est propice au cinéma, et le réalisateur est tout désigné pour participer à ce jeu de rapports entre lespace et lenfermement. Chuck est abandonné à lui-même sur un lieu jamais piétiné par les hommes, où il na aucune ouverture à lautre. C 'est justement parce quil na aucun interlocuteur, personne en face de lui, que Chuck est privé de son intimité, il est condamné à lextériorité car la différence qui surgit dès quil y a un autre a disparu. Or le seul regard qui le fait exister, finalement, la seule chose qui le rend présent, cest l' œil de celui qui le filme, mais qui, comme lui ne le sait pas et ne peut pas lui répondre, au lieu de lui offrir une présence, ne peut que le priver encore plus de son intimité. Le travail de Chuck sur lîle, est donc essentiellement de reconstituer un monde humain, de reconstruire, à lextérieur, lintériorité, de créer un interlocuteur. Est-il paradoxal que pour avoir une âme, on ait besoin de laltérité ? Mais il est impossible d' exister tout seul, on commence par se définir par ce quon n'est pas.

Il sagit donc de reconstituer un univers humain, cest à dire symbolique, ce à quoi Chuck s'emploie pendant tout son séjour. Et cela passe par des rituels, comme celui des funérailles quand il enterre le cadavre du steward qui échoue sur la plage quelques jours après laccident. Il ne devient jamais sauvage, même quatre ans après, il est tout aussi respectueux des cérémonies, et limportance quil attache aux symboles est son véritable salut. Le rapport aux objets est ainsi fondamental jusquau bout : ils servent de médiation avec le monde (on peut penser aux cassettes vidéos quil reçoit dans les colis trempés de la Fedex, et qui renvoient simultanément et de façon troublante à nouveau au film lui-même, comme si le réalisateur se jouait de sa puissance). Ils sont vitaux, parce qu'ils relient, mais comme tels, comme purs matériaux ils ne suffisent bientôt plus : ce qui leur manque, cest un visage. Lobjet devient dès lors ce à quoi il renvoie, et comme le visage de Kelly sur la montre, Chuck a besoin de se créer un objet, mais qui soit le produit de sa propre imagination, un substitut de visage humain. Il crée donc Willy, lorsqu'après sêtre une fois de plus blessé, il dessine des traits grossiers d'homme sur un ballon de rugby, un de ces objets quil a gracieusement reçus de la mer. Dès lors, il ne quitte plus cet ami imaginaire et taciturne, substitut du Vendredi de Robinson, et on peut dire que cest grâce à lui quil ne devient pas fou. C 'est en tout cas grâce à lui quil continue d' exister pour nous, que l' on peut assister à sa vie psychologique : il lui parle. Lorsque Chuck parvient à quitter lîle sur son radeau, il est ballotté par le courant, renversé, risqu

 
         
 


Mise à jour le 01-09-2008

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