57è Festival de Cannes
du 12 au 23 mai 2004

 
 

 

 

 

Critique des films présentés au Festival de Cannes :
> La Vie est un miracle
> La Femme est l'avenir de l'homme
> Old boy
> Tropical malady
> Carnets de voyage
> Breaking news
> Home of flying daggers
> La Nina santa
> The life and death of Peter Sellers
> Innocence
> Carandiru

Humeur :
> Amère Palme d’or

Sélection : Quinzaine des réalisateurs, Cannes 2004, (13-14-15 Mai)

Les expériences de la Quinzaine

« Parler haut et clair ».  Sur la croisette, qui diffuse en continue bandes-annonces et musiques de films, accrédités et futurs recalculés se côtoient mais ne se mélangent guère. À cela viennent s’ajouter les femmes de chambre grévistes du Carlton : on se prend alors à imaginer nos stars dépeignées, traînant en savates ou arpentant les couloirs le mégot collé aux lèvres. A l’heure où Brad et Jenifer gravissaient bravement les marches troyennes, Pascal Thomas célébrait l’ouverture de la 36ème Quinzaine des Réalisateurs au Hilton. « Pour être un réalisateur il faut être un saint », déclare t-il.

Débridé. Si la Quinzaine propose cette année vingt longs métrages, c’est The taste of tea qui ouvre le bal. Le jeune cinéaste pop Ishii Katsushito, qui avait réalisé  la séquence manga de Kill Bill, met en scène une famille loufoque évoluant dans une fable transgénérationnelle et plutôt décalée. Redessinant une image du Japon déjà mise à mal, le film parvient à dérider par ses écarts burlesques et son entrelacs narratif. Le film, qui sécrète dans ses convulsions des relents de films d’animation - induisant une hybridité formelle - gêne néanmoins par son aspect fourre tout, semant les - bonnes - idées comme des feuilles volantes: La saveur du thé aurait quelque enseignement à tirer du Goût du saké.

«Je lave les morts et je me fais arnaquer» déclare une dame sous sa burka, dans Khab é Talkh. Ce film à sketchs de l’iranien Amiryoussefi s’organise autour d’une communauté d’ouvriers d’un cimetière et déroule dans son générique la liste des macchabées du tournage. Sommeil amer en français dans le texte - propose sur le mode de variations caustiques et de critiques acerbes la chronique en DV d’un vieux fossoyeur grincheux, inquiet à l’approche de sa mort (reflétée dans son téléviseur). Pleureuses prolixe, personnages décomposés ou impavides signent, dans chaque séquence, l’éloquence du cinéma iranien.

A la dérive. Presque un acte sans parole, le dernier film de Lisandro Alsonso, aimable coqueluche du nouveau cinéma argentin, fait la nique aux brindilles de Kiarostami. Luxuriant mais sans action,  succédant à La libertad (Un certain regard, il y a deux ans), Los muertos entraîne et égare son spectateur le long d’une expérience sensorielle. « Vargas sort de prison pour aller retrouver sa fille » nous résume-t-on : fort de cette promesse, le cinéaste dévide son trajet jusqu’à la dernière - et stupéfiante - image. Le film s’installe entre deux pans d’un crime, deux plans sublimes, dont le premier, reptation au coeur du bruissement sourd d’une cacophonie végétale, nous guide à travers deux cadavres. Le film nous déposera en douceur au dernier plan qui en est le prélude. Le suspense du whodunit ne dure guère, car manifestement, tout se joue entre ces deux scènes limpides. Dans cette épopée racée, le climax se situe à l’orée de la rencontre avec un animal blanc, brebis égarée sur le rivage : suit le dépeçage en règle de ladite biquette, jugulaire tranchée et jaillissement de boyaux dans un gargouillis. Los muertos fait du jugement suspendu sa ligne de force, du discours minimal sa radicalité. Qui sont ces morts, nous le savons. Pourquoi ? Au gré d’un tracé sinueux et des  indices lâchés au passage, la réponse s’abolit dans l’effet de sa pure densité.

Teenage lust. Le vilain Mean Creek, de Jacob Estes vient alimenter cinq minutes les discussions sur les fictions du mal et leur origine insondable. Malgré l’éclat ponctuel de son image déformée, ce premier essai sous le signe de la déliaison manque de nerfs et ses personnages d’espace pour exister. Peut-être en réponse au feuilleton policé Dawson’s creek, le film se trouve lesté de références à ses grands frères de cinéma : le jeune héros, Rory Culkin, se trouve d’ailleurs être le cadet du rateur d’avions. Jacob Estes n’est pourtant pas le premier à aborder l’adolescence comme désastre. D’autant que le film rappelle autant Larry Clark et Ed Lachman (qui, au moins, touchent à  une certaine vérité) que Harmony Korine ou les pylônes qui jalonnent Long Island Express Way. Mean Creek a pour argument rachitique la vengeance d’une bande de kids menés par deux leaders, Rocky et Clyde, enfants tordus de l’Ouest américain. Ce voyage fluvial dans l’Oregon vaseux de Gus Van Sant, est « intellectuellement de tout repos ». Après avoir poussé un gros garçon dans la rivière, la bande de jeunes s’agglutine, les yeux rivés sur le gros tas, dont le corps échoué de cachalot renvoie aux limites de leur inconséquence. Abandonnant l’ennemi déballonné sur le rivage, on se retrouve livré à l’égide du « everything happens for a reason », maigre contorsion scénaristique.

Dear diary. Après ces jeux d’enfants, alors que s’étend l’ombre des mauvais garçons d’Almodovar, le tour d’horizon de la famille recomposée du cinéma U.S se poursuit avec Tarnation, impudique ciné-journal autoproduit par Jonathan Caouette. Film sponsorisé par Gus Van Sant - on entend le héros invoquer My own private Idaho devant son miroir - et dont les choix narratifs échappent à l’ornière clichetonneuse du jeune cinéma homosexuel underground. A la mort de sa mère, Jonathan C. rembobine le fil du temps pour aboutir à l’expérience d’une disparition floutée. Tarnation dépasse le cadre de la « petite affaire privée » que dénonce Deleuze, où chacun monterait bout à bout les vidéos de son enfance pour en faire profiter le grand public. A aucun moment ce jeune texan émigré à New York et qui a grandi le caméscope au poing ne se départit de la distance nécessaire à l’avènement de cette autofiction en pièces détachées ; effeuillant sa venue au monde face caméra et son itinéraire expérimental, sondant par la disparité et la réciprocité des plans les limites entre introspection et exhibitionnisme. Une rythmie syncopée façon roman photo, un défilé d’images comme les électrochocs que subirent sa mère durant toute son existence, un mouvement de flux et de reflux obsessionnels présentent la progressive décrépitude de ses proches. A tel point qu’on en vient à douter que le procédé soit finalement un peu vain.

Suc de Cannes. La 36ème édition de la Quinzaine, qui connaît depuis peu un revival, est agrémentée d’une apétissante sélection de courts-métrages, et compense cette année la faiblesse de certaines sélections. Si, comme le veut la tradition, elle intronise des expériences - pas toujours heureuses, soit -, c’est les pieds dans l’eau qu’elle continue de colporter dans le ressac de Cannes remous et nouvelles vagues.

Clémentine Gallot